Interview: Laurent Garnier

Interview: Laurent Garnier

Laurent Garnier

2 Avril 2004, 2ème long week end clubbing organisé par l’association Artpointm à Roubaix, Laurent Garnier est venu prêcher la bonne parole. Nous étions présents, pour notre plaisir mais aussi pour le vôtre…

TheClubbing.com: Laurent, on rentre direct dans le sujet, à quand le successeur d’Unreasonable Behaviour?
Laurent Garnier: Quand il sera fini! Je travaille encore dessus, tous les jours, c’est pour ça que je suis moins actif sur mon forum. A savoir que je ne sais pas du tout où va cet album, à quoi il va ressembler. Pour l’instant, je fais de la musique et après on verra bien ce qu’il en émerge.

TheClubbing.com: Tu as tout de même un style défini, une idée de direction?
Laurent Garnier: Non, franchement non, pour l’instant c’est en freestyle ce qui ne veut pas dire que c’est un bordel sans nom, je fais de la musique de mon côté puis lorsque j’aurai plein de tracks on verra ça avec Eric Morand, on écoutera et on verra ce que l’on écarte et ce que l’on garde. Je n’ai jamais trop travaillé avec des directions, j’aurais vite l’impression de stagner. Ca se déroule à peu près toujours de la même façon, je stagne, je cherche et d’un seul coup en composant un track, j’ai le déclic. C’est là que tu te dis « putain, c’est ça, je vais partir de ces éléments et je vais pouvoir aller dans cette sphére d’idées et de sonorités ». Il y a environ quinze jours c’est ce qui m’est arrivé, j’ai avancé dans une direction qui m’a vraiment plu. Je me suis dit que tout ce que j’avais fait avant n’était pas si mal du tout et là j’étais inspiré à faire autre chose. Tu vois on est encore loin de la fin, je ne peux absolument pas te donner de date, ça ne voudrait strictement rien dire. Désolé je n’ai pas encore de réponse à ta question!

TheClubbing.com: Par contre, on peut d’ores et déjà parler de tournée live?
Laurent Garnier: Oui, c’est vrai que ça me gratte un peu, surtout qu’en ce moment, je vais voir pas mal de concert. Ca me manque de faire de la scène, c’est un rapport tellement spécifique avec le public, de même me retrouver avec mes musiciens sur la route me démange sacrément. Etre pendant plusieurs jours sur la route, cette ambiance très différente de ta vie de tous les jours, il en ressort tellement de contacts et d’émotions, c’est assez touchant et j’ai envie de me plonger à nouveau dans tout cela.

Laurent Garnier TheClubbing.com: Ca doit être très fort à vivre mais aussi épuisant?
Laurent Garnier: C’est hyper crevant mais même les prestations DJ peuvent être éreintantes sauf qu’être à dix, c’est un peu plus dur à gérer. Si tu te plantes et que tu es seul, tu ne peux compter que sur toi-même, en groupe je peux un peu plus déléguer et ça c’est pas mal.

TheClubbing.com: Tu vas repartir avec la même équipe que lors de la dernière tournée?
Laurent Garnier: Je ne sais pas encore, Philippe Nadaud, le saxo, je pense que oui et j’ai un percussionniste qui s’appelle Sango, avec lui, ça le fera sûrement. Ce sont deux personnes avec qui je veux vraiment tourner, après le reste « I don’t know! ». Tu vois sur mon album, j’ai travaillé avec deux musiciens qui ne font pas partie de mon groupe donc peut-être que l’on va partir avec eux également, rien n’est fixé.

TheClubbing.com: Tu as tout de même l’air bien parti dans le jazz, tu en parles dans de nombreuses interviews.
Laurent Garnier: Sur mon nouvel album il n’y aura pas que ça, j’écoute beaucoup de jazz mais aussi du rock et plein de musiques différentes mais c’est vrai qu’il y a deux ans le jazz était plus facile à incorporer dans un set électronique. Aujourd’hui, tu peux aller plus loin, tu peux jouer du hip-hop, du rock, les gens acceptent ça, c’est vachement bien et ça ouvre encore plus le panel de musiques à jouer.

TheClubbing.com: Tes sets sont très « Eclectic Music », c’est ce que l’on trouve noté sur les flys de tes soirées au Rex Club.
Laurent Garnier: Ca l’a toujours été mais pas autant qu’aujourd’hui, lorsque je me retrouve dans un endroit où je me sens assez bien, en général des petites salles, j’y vais directement. J’ai commencé à être éclectique par le biais de la musique électronique, drum n’bass, techno, house, breakbeat, j’ai toujours mélangé tout ça et il y a des lieux et des périodes où tu peux aller plus loin. Aujourd’hui les jeunes achètent plein de disques et ont l’habitude d’écouter plein de styles. Ils peuvent aller voir un groupe rock le mardi soir, un DJ le jeudi et aller danser la salsa le samedi! Il est vraiment bien que les gens s’ouvrent à nouveau ainsi tu peux te permettre de tenter des trucs cools et c’est clair que si il y a une faille comme ça, j’y vais direct!

TheClubbing.com: En entendant ton dernier set au Rex Club, j’étais sur le cul lorsque tu as passé God Save The Queen des Sex Pistols, il fallait oser et c’est passé tout seul!
Laurent Garnier: Je le jouais il y a quinze ans lorsque j’étais dj à La Locomotive, je ne jouais que du rock, donc ça n’a rien de si spécial pour moi. J’ai les disques, j’aime ça, j’ai la culture, donc pourquoi pas? Tant que je peux le faire sans emmerder trop de monde! Au Rex CLub, je peux le faire, j’aimerai ce soir pousser jusque ça mais je vais peut-être faire Smells Like Teen Spirit de Nirvana plutôt que les Sex Pistols, ça sera plus simple et ça fera certainement moins peur à beaucoup.

TheClubbing.com: Perso, je préférerais les Sex Pistols, j’aime trop Sid Vicious!
Laurent Garnier: Oui moi aussi mais il y a un moment où tu te retrouves devant 1000 personnes et t’es pas là pour les faire chier donc, si tu peux, tu le fais mais il faut faire très attention.

TheClubbing.com: Tu apportes une attention particulière à ton public, tu les dorlotes et tu joues pour eux et non pas pour toi contrairement à beaucoup!
Laurent Garnier: Chacun son métier, chacun fait ce qu’il veut, il y en a qui font des fast-foods et d’autres de très bons restaurants, après chacun choisit ce qu’il veut manger.

TheClubbing.com: Concernant F Com, ça y est le cap des dix ans est franchi, si tu fais un bilan que retiendrais-tu?
Laurent Garnier: On a beaucoup évolué, avec le temps comme avec la musique et les gens ont suivi, c’est comme le djing, on peut se permettre de faire plus de choses qu’il y a dix ans.

Laurent GarnierTheClubbing.com: Comme la signature de Think Twice, par exemple?
Laurent Garnier: Ce n’est pas si surprenant c’est même assez logique, tout comme pour Vista Le Vie ou Avril. Dès que l’on signe un nouveau groupe ou artiste, on entend toujours que c’est bizarre et que cela ne nous ressemble pas et tu vas voir que dans un an on dira que oui c’est bien, c’est chez F Com et c’est tout à fait normal. C’est un peu surprenant pour certaines personnes mais Think Twice, ce sont les enfants de Liquid Liquid et de la scène musicale new-yorkaise. En dix ans, tu te retournes et tu te rends compte de tout ce que l’on a fait, on a dépassé les 200 sorties, on est toujours là et l’on reste pertinent sans avoir basculé dans la facilité.

TheClubbing.com: Vous ressentez fortement la crise du disque?
Laurent Garnier: Disons qu’on peut parler de révolution pour la musique et de crise pour l’industrie musicale.

TheClubbing.com: Dans ton coffret, Excess Luggage, un texte de Jean-François Bizot, le créateur du regretté magazine underground Actuel, traite sévèrement du téléchargement.
Laurent Garnier: Son écrit est en effet très beau mais je ne suis pas contre le téléchargement, tout dépend de ce que tu en fais. Exemple, hier soir j’ai joué pour une soirée rock, ça faisait super longtemps que je cherchais un disque bien précis, je ne l’ai jamais noté dans un calepin en me disant « je veux absolument acheter cet album » alors que ça fait 15 ans que je le cherche. La semaine dernière, pris de panique, je me dis « Putain, je veux le jouer! ». Je me suis fait cinq disquaires sans le trouver donc je l’ai téléchargé. Ca ne veut pas dire que je n’achèterai pas ce disque car maintenant que je l’ai en MP3 avec un son pourri, je sais que je vais l’acheter. Les radios ne font plus leur boulot donc si tu peux écouter de la musique sur le net et qu’un morceau devient assez important pour toi pour que tu l’achètes, pourquoi ne pas tolérer le téléchargement?

TheClubbing.com: Le support vinyle reste important, mais remplaçable?
Laurent Garnier: Le vinyle va disparaître, tout comme le CD, au profit du MP3. Il ne faut pas avoir peur du changement, j’aime le son du vinyle mais je joue beaucoup de CD car c’est pratique, j’ai fini un morceau ce soir à 19h et rien que pour ça le CD, c’est génial. Final Scratch, c’est la même chose, le jour où l’on pourra faire des boucles avec et choisir des passages bien précis sur les morceaux, là ce programme fera très mal! Pour l’instant, tu peux le faire uniquement sur des CD, je sais que des mecs sont en train de développer ça et ce sera vraiment très intéressant. De toute façon, les jeunes de 14 ans d’aujourd’hui se foutent non seulement du support mais aussi de la qualité du son, c’est un peu triste. Il y a une nouvelle forme de compression qui arrive, ça compresse autant que le MP3 avec le même son qu’un wave, c’est hallucinant! La technologie fait que demain avec ton PC, tu ne vas pas te faire chier à aller acheter un CD ou alors tu vas le commander et le recevoir chez toi.

TheClubbing.com: L’objet a tout de même son importance, le packaging, les éditions limitées, c’est quand même mieux que des pochettes toutes noires, sans recherche.
Laurent Garnier: Je suis totalement d’accord mais nous sommes une minorité à y prêter attention, seul le contenu les intéresse.

TheClubbing.com: Ton livre, Electrochoc, vient d’être repressé par ton éditeur Flammarion, tu t’attendais à un tel succès?
Laurent Garnier: Pas du tout, on s’attendait à 4000 exemplaires et on vient de passer la barre des 10.000. Je suis extrêmement content et satisfait du résultat. David Brun-Lambert écrit vachement bien et il a très bien retranscrit tout ce que je lui avais raconté, la collaboration a bien fonctionné.

TheClubbing.com: Ce qui est génial, c’est le rythme qui à été insufflé dans le livre! Il se lit tellement vite que 100 pages de plus n’auraient pas été de trop! Je l’ai littéralement dévoré!
Laurent Garnier: David est très bon, on a essayé de traduire un chapitre en anglais et on perd toute la chaleur, les mots qu’il utilise sont bien spécifiques, bien français et bien sélectionnés. Dès que tu traduis le livre dans une autre langue, tu perds le rythme et le côté pertinent de l’ouvrage. En plus, l’essai était sur le chapitre sur Detroit et je l’ai trouvé ennuyant à lire, bizarrement. De nombreuses personnes me disent qu’ils l’auraient voulu plus long mais de même ce serait devenu chiant. Il faut le relire, personnellement je l’ai lu dix fois, à chaque coup je l’ai corrigé tout en y prenant toujours beaucoup de plaisir, c’est très agréable comme sensation et il y a des moments définitivement très forts.

TheClubbing.com: Normal, avec la vie palpitante que tu as mené, d’ailleurs tu fais toujours des allers-retours dans tous les sens, à tout moment, comme lorsque après ton dernier disque à Paris, tu files directement en Angleterre?
Laurent Garnier: Ma vie est toujours palpitante, c’est ce qui me permet d’avancer, quant aux déplacements, ils sont un peu plus réfléchis, la semaine prochaine je joue en Angleterre, la semaine d’après je fais la France puis les USA, je rentre me reposer une semaine puis je pars pour le Japon.

TheClubbing.com: Je pensais que tu avais un peu calmé suite à des événements familiaux assez heureux?
Laurent Garnier: J’ai fais une pause mais là je reprends, j’ai pris quatre mois pour bosser sur l’album puis le fait d’avoir un bébé, ça m’a un peu tué. J’ai eu du mal à refaire de la musique après quand même, c’est génial, une grande joie mais ça a été dur, je n’avais pas trop envie d’allumer les machines. Par contre là, aujourd’hui, je suis à nouveau rentré dans cette logique.

TheClubbing.com: En sélectionnant tes dates et les endroits où tu joues, tu évites les gros événements?
Laurent Garnier: Déjà ce soir c’est gros pour moi mais bon les gens d’Artpointm sont sympas!

TheClubbing.com: Tu fais tout de même des événements comme les 10 Days Off à Gent où tu es déjà programmé pour l’édition de cette année.
Laurent Garnier: Oui mais là c’est spécial, même si la salle est grande il y a une certaine intimité et c’est un excellent festival! Je choisis particulièrement les endroits où je joue car j’aime ce que je fais et je veux continuer à m’amuser. Je n’ai pas envie de prendre le cachet et rentrer chez moi. Je n’ai pas envie de ça, j’ai toujours le désir d’être excité quand j’arrive dans un club ou au moins quand j’y suis de me dire que ça va le faire et pour ça je fais hyper attention à mes choix. Les gros événements ne me branchent plus, c’est plus difficile d’y faire passer des émotions, de créer une alchimie assez intime.

TheClubbing.com: L’endroit parfait près d’ici, c’est le Fuse, je crois qu’il te plaît assez ce club?
Laurent Garnier: C’est un des meilleurs clubs au monde, ça c’est clair! Il y a 10/15 clubs au monde où tu sais que tu te retrouves assez souvent et avec lesquels tu as des affinités parce que tu y es lié historiquement. Quand tu penses Belgique, tu penses Fuse, en France c’est le Rex Club, à Tokyo c’est le Yellow, c’est aussi simple que ça, à Londres c’est The End ou la Fabric.

TheClubbing.com: On part en vacances à Berlin cet été, alors que nous conseilles-tu?
Laurent Garnier: Berlin, difficile car ils ont des tonnes d’endroits! Pour moi les grands moments de bonheur sont rattachés au E-Werk. Il y a des personnes qui adorent le Tresor, moi je déteste, c’était trop dur à une période et à chaque coup que j’y jouais les mecs me demandaient que la musique tape plus fort. Il y a aussi le WMF mais un conseil, il faut surtout aller dans les soirées gays, là ça cartonne! Sinon pour en revenir à la Belgique, il y a tellement peu d’endroits comme le Fuse qui ont survécu aux dix dernières années, le Fuse, c’est devenu une anthologie, c’est beaucoup plus un chapitre dans la musique techno que n’a pu l’être le Boccaccio, c’était le début de la new beat mais ça restait très spécifique alors que le Fuse c’est TOUT! J’ai énormément de respect pour ce club et j’ai un lien très fort avec des personnes comme Peter.

TheClubbing.com: Et ta résidence à The End, comment cela se passe t’il?
Laurent Garnier: Super bien, ça a été un peu dur au début, lorsque j’y ai joué The Clash, ils m’ont regardé assez bizarrement et m’ont demandé de la techno donc j’ai épuré toute la clientèle techno pure et dure qui m’emmerde. Désormais j’ai devant moi des gens ouverts qui viennent écouter de tout, tout peut arriver dans ce club, j’adore!

TheClubbing.com: Dernière question, avec le livre, le label et tout le reste, on t’assimile désormais à une icône, ta parole compte, est-ce que ce n’est pas pesant parfois?
Laurent Garnier: Moi, je ne le sens pas comme ça, vraiment. Je pense avoir touché des gens qui ne m’aimaient pas avant le bouquin, tu sais c’est un milieu très dur et beaucoup critiquaient ma musique en me taxant de commercial sans même m’avoir écouté simplement parce qu’elle est connue. Avec le livre, j’ai touché quelque chose chez beaucoup d’entre eux et même d’autres car finalement ils se sont reconnus dans mon monde et ont admis que je n’avais peut-être pas tort. Je ne crois pas être passé à un statut d’icône, je suis une personne importante dans la scène musicale en France, je me suis toujours battu pour ça et je continue car j’y crois encore et toujours. Maintenant, ce n’est pas pesant parce que les gens ne me le font pas sentir comme ça, parfois j’en rencontre qui me disent bonjour comme moi je pourrai dire bonjour à une de mes idoles. J’ai rencontré une fois Alain Bashung dont je suis un grand fan, je me suis demandé pendant cinq minutes ce que j’allais pouvoir lui dire et en fin de compte le mec a été tellement cool, il m’a demandé si j’étais content de ma compil’, j’ai halluciné en me rendant compte qu’il savait ce que je faisais! Il m’a mis tellement à l’aise, j’ai pris son numéro, lui ai envoyé quelques trucs et après on s’est rappelé, tout cela dans la plus grande simplicité. Il faut rester accessible, ça fait partie de mon métier et c’est un des meilleurs aspects de celui-ci.
Bon allez, on va enflammer Roubaix?

TheClubbing.com: Merci beaucoup Laurent et à très vite!
Laurent Garnier: Merci à vous pour votre soutien, let’s rock!

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