Interview: Luciano

Interview: Luciano

Luciano

Il y a des rencontres qui vous rendent heureux et optimistes, celle avec Luciano, le prodige minimal, en fait partie. Interview inoubliable d’un artiste en pleine ascension mais qui a su garder tout sa simplicité.

TheClubbing.com: On était nombreux à t’attendre impatiemment en France, ce soir au Laboratoire Factory mais aussi hier au Pulp à Paris. J’ai eu de très bons échos de la soirée et de ta prestation.
Luciano: Je suis très content d’être en France et aussi de parler français, la soirée d’hier était particulièrement bien, il y avait aussi Chloé qui mixait. Beaucoup de monde s’est déplacé, les gens étaient hyper réceptifs, une soirée excellente dans un club très cool, c’est la deuxième fois que j’y joue et j’apprécie cet endroit qui même si il est hype, comme on me l’a dit, reste très pointu dans sa programmation.

TheClubbing.com: Tout comme Tiefschwarz, qui joue aussi ce soir, tu es omniprésent cette année dans toutes les meilleures soirées et festivals, l’année 2004 est celle de la consécration pour toi?
Luciano: C’est clair que j’ai énormément tourné cette année et principalement en Europe. Depuis l’âge de seize ans je n’arrête pas de bouger, bien sûr au début c’était au Chili puis dans toute l’Amérique du Sud. Ca me fait forcément marrer d’être booké dans des clubs car j’ai tout de même commencé en jouant dans des bars punks dans mon pays, il n’y avait pas réellement d’endroits pour passer de la musique électronique. La musique était alors assez violente dans mon pays, certainement en réaction à la politique de Pinochet. Je me suis retrouvé dans des situations sordides pas mal de fois comme lorsque des mecs foutaient leurs cendres sur les disques ou qu’ils cherchaient la cogne. Amener ma musique dans ce type de lieux n’a pas été facile, je te l’assure, mais finalement plus tard ça a prit et on en a convertit pas mal tout en rencontrant un joli succès dans le pays. Ensuite c’est logiquement que j’ai décidé de voyager, pour améliorer ma musique et aussi être présent là où mon art était reconnu et le mieux accepté, c’est à dire en Europe.

TheClubbing.com: Pourtant à l’écoute de nombreux DJ, le continent sud américain à totalement assimilé la musique électronique, les fêtes y sont débridées et les gens se lâchent assez gravement?
Luciano: C’est vrai mais la musique électronique est encore très récente en Amérique latine en comparaison avec l’Europe et les USA. Cependant, l’héritage de tous ces pays avec les percussions et tous les instruments amenant à la transe est énorme. C’est pourquoi les sons house et techno rencontrent un succès franc là bas. Au Chili, l’explosion a eu lieu entre 1994 et 1999, on jouait devant des milliers de personnes dans une ambiance complètement folle. En 1999, des DJ d’Argentine ou d’Italie sont venus se produire chez nous avec des sons plus commerciaux, le formatage de notre musique était en marche, foutant un sacré coup à la sphère plus underground du pays. C’est à ce moment que j’ai décidé de partir, beaucoup de mes amis qui étaient impliqués dans le milieu créatif ont laissé tomber pour se lancer dans d’autres domaines. C’était le bon moment pour moi de quitter le pays et expérimenter de nouvelles sensations dans des lieux nouveaux.

TheClubbing.com: Tes voyages t’ont fait rencontrer beaucoup de personnes avec qui tu as collaboré, on sent que tu aimes être entouré et travailler avec d’autres personnes comme Richie Hawtin, Ricardo Villalobos ou Daniel Bell entre autres.
Luciano: Je pars d’un principe simple, même si tu connais énormément de choses et que tu penses maîtriser ta musique tu as toujours à apprendre des autres. Le repli sur soi est fondamental dans la création mais il ne faut pas non plus s’enfermer et rester opaque aux idées extérieures. J’ai eu la chance de tomber sur de nombreuses personnes avec lesquelles j’avais de sacrées affinités et qui n’aiment pas la facilité. Par exemple, je serais incapable de travailler avec un producteur de trance progressive, la construction de cette musique est trop simple, toujours du 4/4 sans surprise, tu sais à l’avance tout ce qui va se passer tant c’est millimétré à outrance. Attention, je ne parle pas de la véritable transe qui est née avant les musiques électroniques, il ne faut pas faire l’amalgame. Ce que je recherche justement avec ma musique c’est de plonger le public dans cet état de transe, cela nécessite de jouer de longues sessions, les éléments les plus évidents pendant les premièères heures finissent par passer à un second plan au profit d’autres éléments plus fins et sensibles, c’est géant quand tu réussis ça et que tu ressens que le dancefloor te suit les yeux fermés.

TheClubbing.com: Cette sensibilité est évidente dans tes productions, on sent même un côté assez mystique sur tes albums, qui ne sont pas orientés à 100% vers le dancefloor. Pourtant ta musique à priori deep peut retourner toute une audience, pour preuve ton live au Weetamix à Genève qui est tout bonnement excellent!
Luciano: Mon but premier n’est pas de déchaîner les foules, je ne renie pas du tout cette approche, aimant moi-même danser, je fais même certains compromis lorsque je joue. Ce que je recherche c’est surtout créer la surprise sans avoir à être radical.

LucianoTheClubbing.com: Comment ta musique est-elle accueillie dans les clubs? Cette question n’est pas innocente car on sent une évolution des clubbers qui ne sortent plus uniquement pour boire et se défoncer sur des beats techno, va-t’on vers une demande plus exigeante et plus mentale et non plus seulement attirée vers les avalanche de beats?
Luciano: C’est vrai qu’en plus de picoler et se droguer, il y a des constantes qui ont la peau dure tout de même dans le monde de la nuit, les gens écoutent beaucoup plus la musique que l’on joue dans les clubs, c’est pourquoi on peut se permettre beaucoup plus de choses. Avant dans de nombreux endroits, quand tu passais sous un certain nombre de BPM la sanction était immédiate, la piste se vidait et tu t’en prenais plein la tronche. Aujourd’hui c’est différent, c’est pour cela que je prends beaucoup de dates, le public est mûr et surtout il est prêt à accepter ce que nous avons à lui offrir, moi et mes confrères. J’adore ça, lorsque des curieux se déplacent pour venir m’entendre jouer et me demandent le nom des plaques que je passe.

TheClubbing.com: La musique électronique a commencé à faire parler d’elle il y a environ vingt ans, ce mouvement, et donc ceux qui le composent, ont un background important désormais. Disons que la planète techno vient de terminer son adolescence et arrive dans l’âge mûr, l’âge de la réflexion?
Luciano: La musique électronique est née grâce aux apports techniques et technologiques, c’est pour cela qu’elle continuera constamment d’évoluer avec le progrès. De nouvelles machines et de nombreux instruments apparaissent et nous permettent de réaliser nos idées. La musique électronique vient de là, une fois que les machines sont arrivées le concept de groupe pouvait être écarté, tout composer seul était possible. Ca a créé une effervescence créative avec les pionniers de Detroit qui ont posé les bases. De 1988 à 1996, la musique techno a explosé mais toujours en restant basique à cause des technologies disponibles. Le résultat n’en est pas moins grandiose! Après il y a eu l’apparition des plugs-in et autres nouveautés, l’électronique s’est démocratisé, popularisé. Beaucoup plus de personnes ont eu alors accès à la création et à la composition entraînant une explosion des sorties, du bon et surtout pas mal de merdes.
Cependant je considère que la musique électronique n’en est qu’à ses premiers pas. Quoi qu’il advienne l’artiste sera toujours la perception, l’idée, le conducteur et les machines permettront de ramifier et consolider le désir de l’artiste et je t’assure que l’on n’en est qu’au début.

TheClubbing.com: J’ai toujours pensé que si Mozart était né il y a vingt ans, il se serait lancé dans la musique électronique, c’est là qu’est le danger et la créativité.
Luciano: Tu m’étonnes, il était tellement dans son trip a vouloir faire de la musique seul qu’il se serait constitué un putain de home-studio! Imagine aussi Mozart dans un groupe, impossible! Plus jeune, je jouais de la gratte dans un groupe, il n’y a pas plus galère, toujours des prises de tête, l’ego et les humeurs de chacun à gérer et aussi une volonté disparate dans l’engagement. Je me sentais bloqué par cette situation de dépendance aux autres, les machines m’ont libéré de cette frustration. J’étais enfin le seul maître à bord. La découverte de la boîte à rythme fut un grand moment, je me suis rendu compte des nouvelles possibilités qui s’offraient à moi avec cette machine en écoutant Les Béruriers Noirs, un groupe que j’adore. Plus besoin de batteur, plus besoin de personne, tu peux endosser tous les rôles et c’est ce que j’ai fait en enregistrant mon album. Je me mettais au boulot un matin dans la peau du bassiste, le lendemain du batteur, etc. Tu es en autonomie totale, guidé par ta vision et ta motivation.

TheClubbing.com: Ca change du discours actuel sur les limites de la musique électronique, tu te situes complètement à l’opposé du défaitisme de beaucoup d’artistes qui étaient pourtant présents à la naissance de ce mouvement formidable.
Luciano: C’est sûr, ces personnes là ont marché pendant 10-15 ans, aujourd’hui ils rencontrent moins de succès ou pas celui qu’ils espéraient donc ils proclament que la musique électronique est morte, foutue. Ils oublient que la musique n’appartient à personne et que personne ne la contrôle. Moi, je fais partie d’une nouvelle scène qui est jeune et qui est en train d’éclater, j’ai un label qui marche bien, les soirées dans lesquelles je joue sont géniales, il y a du monde, les gens s’éclatent et sont hyper réceptifs alors je ne vais pas dire que tout va mal, au contraire!

TheClubbing.com: Donc aucune chance de te voire verser dans le sentimentalisme et le rétro en nous ressortant tes vieilles plaques et retourner à tes bases musicales comme beaucoup de vieilles gloires le font actuellement?
Luciano: Pour parler de ces DJ poids lourds, je prends toujours l’exemple de Richie Hawtin. Ce mec est très important pour moi et surtout très intéressant, enfin tout dépend du contexte dans lequel tu le vois. Dans les grosse soirées évidemment il bastonne mais dans les petits afters dans lesquels on joue ensemble, il fait des choses totalement incroyables. Voilà un artiste qui sait faire des compromis intelligents tout en restant underground.

TheClubbing.com: En regardant la scène minimale de plus près, on en déduit que Steve Reich était le grand-père, Ritchie Hawtin le père et Ricardo Villalobos le grand frère.
Luciano: Quelle famille! Richie Hawtin et aussi Daniel Bell sont deux de mes influences majeures, pouvoir travailler avec eux est tout simplement formidable. Ils sont super attentifs à ce que moi, Ricardo Villalobos et d’autres composons. Là on ne parle pas de hype et toutes ces conneries là, musicalement ils sont vraiment dedans!

LucianoTheClubbing.com: Il est évident que vous étiez faits pour bosser ensemble, pour les avoir rencontrés, on sait tout de suite que vous ressentez et vivez le beat par tout les pores de votre peau.
Luciano: Etant habité par le même feeling, notre rencontre était inévitable. On a les mêmes approches, on déteste les règles et les pré-établis. L’évidence nous rebute, c’est pour celà que l’on n’a pas sauté dans le train de l’electroclash. Il n’y a aucune recherche dans cette musique ou alors très rarement, c’est juste de l’autosatisfaction et de la complaisance. On est à des années lumières de la création et des vibrations réelles.

TheClubbing.com: Et pourtant la scène minimale et la scène elcectroclash ont décollé à peu près au même moment et finalement après avoir fait vos armes de votre côté, sans pour autant faire profil bas, c’est vous qui explosez! Des labels comme Playhouse ou Perlon, très longtemps discrets voir même délibérément anonymes ou réservés aux initiés, marchent très forts. Le moment où l’on s’est prit ce son en pleine tronche fut, à mes yeux, mémorable. Etonnant que tu n’es pas signé sur un de ces labels pour Blind Behaviour.
Luciano: Je ne bossais pas réellement sur un album, j’ai compilé mes compositions et il en est ressorti neuf tracks qui comptaient pour moi et qui possédaient le même grain. Deux ou trois labels m’ont offert des deals et le meilleur était celui de Peacefrog. Tout a été très simple et franchement je me fous du label, que tu sortes sur Warp ou un autre, c’est la musique qui reste pas la structure qui l’héberge ou alors très rarement. Pour en revenir à l’explosion du minimal, on le constate à Berlin où le milieu de la musique est très important compte tenu du nombre d’artistes qui y habitent, tout le monde retombe dans le minimal. Même un mec comme DJ Hell traîne dans nos soirées car il y ressent une énergie positive. Back to Basics! Notre musique, en plus d’être mentale et hypnotique, est très physique, c’est grâce à ces troid éléments que l’on survole les modes et la hype. Nous, les artistes, mais aussi le public nous ne sommes pas présents dans les soirées parce que c’est trendy mais bien parce que l’on prend notre pied, d’ailleurs on reste jusqu’à la fin pour ne pas en perdre une miette!

TheClubbing.com: Les clubbers ont en effet du mal à quitter les dancefloors à Berlin, j’ai pu le constater à ma grande joie. C’est un endroit formidable pour jouer mais également pour vivre, ce qui est rare dans une capitale. Il y a une ambiance très « hors du temps » qui flotte là bas plus qu’ailleurs. La vie y est peu onéreuse et c’est un formidable terrain de jeu pour les musiciens car la ville ne dort jamais.
Luciano: Il y a énormément de pays où c’est un pied total de jouer mais Berlin reste incroyable, Quand je joue là bas, mon flight-case est assez différent. Tu peux jouer ce que tu veux contrairement à d’autres endroits. Plus la musique est pointue, rare, bizarre ou anticonformiste, plus les gens accrochent.

TheClubbing.com: Tu jouais d’ailleurs au Popkomm avec le projet Narod Niki regroupant sur scène, « the only laptop supergroup of the world » avec Ritchie Hawtin, Ricardo Villalobos, Daniel Bell, Akufen, Monolake, Cabanne et Dandy Jack.
Luciano: Oui, un excellent festival, on jouait ensemble sous Narod Niki le jeudi soir et le samedi, j’étais booké dans une autre soirée. Pour le samedi, le début de soirée était pas mal du tout, enfin quand je dis début de soirée c’est à dire jusqu’à 5h du mat’, ensuite Matthew Jonson à joué 1 heure et moi jusqu’à la fermeture, ce qui équivaut à 16h. C’est ce qui est géant avec les berlinois, ils ne partent pas, on a l’impression d’être face à un flux constant de personnes. La tolérance y est énorme mais aussi la liberté, parfois trop mais c’est aussi ce qui fait le charme de cette ville. Même dans les petits bars, tu trouves des choses incroyables alliées à beaucoup de simplicité, c’est vraiment le bonheur!

TheClubbing.com: Berlin est très particulière car elle perd des habitants mais est le refuge de tous les artistes. Encore aujourd’hui, tu reçois une aide de l’état en t’y installant. De même ce fut longtemps un refuge pour tous les jeunes ne voulant pas effectuer leur service militaire. Beaucoup d’éléments accompagnés d’une histoire hors-norme en ont fait une ville résolument tournée vers l’alternatif.
Luciano: Ce que j’adore c’est lorsque chacun d’entre nous rentre chacun de son côté de ses bookings du week-end et que l’on se retrouve le dimanche pour continuer la fête en after avec une 50aine de personnes. Là c’est incroyable! J’adore les afters, ma musique n’étant pas mainstream mais plus propice à l’état de transe, forcément j’adore y jouer. Aussi bien pour le DJ que pour les clubbers, quand tu arrives en after avec 15 heures de musiques derrière toi, les éléments premiers du début de soirée sont totalement assimilés, la musique devient alors vraiment intéressante, tu es pénétré par celle-ci, elle vit en toi, tu es marqué… dans tous les sens du terme. Rien que d’en parler j’en ai de frissons.

TheClubbing.com: Finalement la personne la plus en transe dans la soirée c’est toi?
Luciano: Oui, c’est fort possible mais tu vois le fait de prendre beaucoup de dates et bouger partout pour jouer m’a toujours branché, « Non Stop Music »! Sur les dernières trois années, il n’y a pas eu un seul week-end où il ne s’est rien passé d’excellent pour moi donc je ne me plains pas. J’ai énormément de chance de vivre ça et je m’éclate à fond aussi bien en tant que spectateur qu’acteur.

TheClubbing.com: Tes dates précédentes étaient live alors que désormais on te voit beaucoup plus en DJ-set comme ce soir, tu as mis de côté tout ton attirail au profit de tes flight-cases?
Luciano: Je commençais à m’ennuyer avec le live, comme je respecte totalement la musique vu qu’elle m’a protégée toute ma vie, je ne veux pas la faire chier ni la forcer donc je la laisse tranquille. Bien avant les live, j’étais DJ, j’écoute et j’achète beaucoup de disques et mixer permet de me ressourcer, la phase écoute succède à la création, c’est un bon exutoire.

TheClubbing.com: Il y a eu d’énormes avancées au niveau des lives notamment avec des logiciels comme LIVE d’Ableton que tu utilises également.
Luciano: Ce séquenceur audio amène la simplicité dans la conception de ton live mais je ne joue pas qu’avec ça. C’est de plus super accessible et tu n’as pas besoin de traîner toutes tes machines. Quand je pars deux semaines pour des live et des DJ-sets c’est beaucoup plus facile, déjà deux flight-cases, c’est super lourd alors imagine avec le reste! LIVE reste tout de même un peu froid surtout vis à vis du public, le côté laptop chiant mais je ramène toujours une petite machine à côté. Cependant la liberté de création en temps réel est poussée très loin avec ce logiciel, tu t’amuses comme un dingue là dessus même sans rien de vraiment préparer, c’est révolutionnaire!

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